Culture et langue asturiennes · Essai
La Vieya Asturies détourne le comique de mœurs asturien vers la satire
3 septembre 2026
Pinín, Pinón et Telva (1940) et La Familia Castañón (1997) ont dépeint les Asturies sans jamais critiquer le pouvoir. Quatre-vingts ans plus tard, La Vieya Asturies reprend ce même langage de mœurs et le retourne : cet article raconte comment et pourquoi.
Un vol éditorial assumé ouvertement
La Vieya Asturies, le fanzine satirique de Xiringase, ne cache pas d’où vient son langage visuel : il le dit dans son propre kit de presse. Ce n’est pas une influence vague : c’est une filiation explicite avec deux séries précises de bande dessinée de presse de mœurs — Pinín, Pinón et Telva (Alfonso Iglesias, depuis 1940) et La Familia Castañón (Ígor Medio, depuis 1997) —, un genre qui dépeignait les Asturies depuis quatre-vingts ans avec un humour bienveillant, sans jamais critiquer l’ordre social.
Le kit de presse de La Vieya Asturies le dit explicitement : « Asturies tien una tradición fonda de humor gráficu popular —d’Alfonso, con Pinín, Pinón y Telva, hasta’l costumbrismu de la familia Castañón d’Ígor » (« Les Asturies ont une profonde tradition d’humour graphique populaire — d’Alfonso, avec Pinín, Pinón et Telva, jusqu’au comique de mœurs de la famille Castañón d’Ígor »), et ajoute que le fanzine « entama un camín nuevu al pie d’esa tradición: coyer esi mesmu costumbrismu y espetalo escontra la sátira » (« entame un nouveau chemin aux côtés de cette tradition : reprendre ce même comique de mœurs et le retourner vers la satire »), se plaçant aux côtés de références espagnoles comme El Jueves ou Mongolia.
Où se situe la différence
La différence clé n’est pas le format — bande dessinée graphique de presse, en vignettes ou en bandes —, mais l’usage qu’on en fait : là où Pinín et La Familia Castañón dépeignent la vie quotidienne sans jamais viser le pouvoir — l’après-guerre dans le premier cas, les vacances familiales dans le second —, La Vieya Asturies transforme ce même langage visuel en outil de critique sociale. Ce n’est pas une comparaison forcée depuis l’extérieur : La Vieya Asturies se reconnaît elle-même héritière de cette tradition tout en déclarant son virage.
Alfonso Iglesias : de Pinón et Telva à Pinín (1940-1944)
Alfonso Iglesias López de Vívigo (Navia, 1910 – Oviedo, 1988) était illustrateur, dessinateur de bandes dessinées, affichiste et peintre aquarelliste, formé en chimie. Il a travaillé pour les journaux Rexón et La Voz de Asturias, puis pour La Nueva España dès sa fondation en 1936 ; il a également collaboré avec Arriba, Pueblo et TVE à partir des années 1960.
En 1940, il crée Pinón et Telva : Pinón, madrilène au béret et au parapluie ; Telva, gijonaise vêtue du costume régional. Leur neveu, Pinín, apparaît en novembre 1943 dans l’édition dominicale de La Nueva España, sous le titre « Aventures de Pinín que de Pinón ye sobrín » (« Aventures de Pinín, neveu de Pinón ») — des vignettes accompagnées de textes en vers, mettant en scène un enfant qui voyageait sur un madreñogiru, un engin volant en forme de sabot asturien traditionnel. La série originale a duré environ un an, jusqu’en septembre 1944.
Les vignettes de l’après-guerre reflétaient la réalité de l’époque : pauvreté, faim et marché noir. C’est un élément de contexte historique qu’on ne peut pas ignorer en lisant la série aujourd’hui : Alfonso Iglesias était « de droite » et avait prêté serment aux principes du Mouvement franquiste.
Les personnages se sont poursuivis dans La Voz de Asturias dès 1963, dans le supplément Gente Menuda d’ABC (1979-1985), avec une réédition dans La Nueva España en 2010. Ils ont été adaptés au film Les Aventures de Pinín y sos amigos (1979), un succès public au Festival du cinéma pour l’enfance et la jeunesse de Gijón ; au livre El Asthur-Kong y Pinín (1979) ; et à des collections d’images à collectionner de chocolat de la marque « La Cibeles ».
L’héritage direct d’Alfonso Iglesias dans la bande dessinée asturienne contemporaine est formellement reconnu : en 2013, Alfonso Zapico (auteur de Dublinés) a remporté le Prix Alfonso Iglesias de bande dessinée en asturien.
Ígor Medio : La Familia Castañón (1997-2005)
Plus de cinquante ans après Pinín, Ígor Medio crée La Familia Castañón, une bande quotidienne publiée dans le supplément estival « La Escalerona » de La Nueva España, à la demande du journaliste Xavier Cuervo, dès la fin juin 1997. Format : un quart de page en largeur, en noir et blanc.
Les personnages étaient le Grand-père (buveur et machiste), le Gamin (accro aux jeux vidéo), la Maman (esclave du travail domestique), le Papa (métallurgiste à casquette) et la Gamine Castañón (adolescente). Chaque été — juillet et août — la bande racontait le quotidien de cette famille gijonaise en vacances, entre la plage et les fêtes de la géographie asturienne.
Elle a été publiée pendant neuf saisons, de 1997 à 2005 ; le recueil Too Castañón. 1997-2004 (2004) rassemble la série avec des textes d’Ígor Medio lui-même sur sa création. La dernière livraison est parue le 1er juillet 2006, en hommage après le décès de l’auteur dans un accident de la route le 24 juin de cette même année.
Contrairement à Pinín, la filiation entre La Familia Castañón et La Vieya Asturies n’est pas seulement une question de genre, elle est aussi géographique : toutes deux partent de Gijón pour dépeindre la même société asturienne.
Bibliographie
Les sources sur lesquelles s’appuie cet article :
- La Vieya Asturies. Kit de presse. https://lavieya.com/prensa
- Archives de La Nueva España — édition dominicale de novembre 1943 et supplément « La Escalerona », 1997-2005.
- Too Castañón. 1997-2004. Ígor Medio, 2004. ISBN 84-37005427-01-3.